QUAND LA CONSCIENCE S’ÉVEILLE…

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Vivre en conscience. Pleine conscience. Conscience éveillée… Il semble qu’aujourd’hui, dans les milieux du développement personnel, ce terme soit à l’honneur ! Mais de quoi est-il question, exactement ? Nombreux sont les ouvrages qui abordent le sujet, raison pour laquelle il est illusoire de prétendre vider la question en quelques lignes.

Tentons toutefois d’esquisser un rapide aperçu de certains éléments clés.

Sommes-nous vraiment libres ? Décidément, non ! Car nous sommes des êtres essentiellement réactionnels. Réactionnels parce que mécaniques. Mécaniques parce que conditionnés. Pour la plupart, nous agissons en obéissant à des patterns psychologiques acquis dès la prime enfance : l’urgence était alors d’adopter les attitudes susceptibles de nous faire accepter par les figures parentales. Au-delà de l’effet de symbiose qui nous a fait intégrer les codes, règles, valeurs et principes de notre milieu, chacun s’est aussi choisi une « stratégie » censée lui gagner l’attention du monde adulte, dans une volonté compréhensible d’intégration à celui-ci : quel rôle jouer, quel personnage camper, comment me comporter face aux figures parentales pour en obtenir l’attention, l’amour et les soins si nécessaires à ma survie ? Comment, à tout le moins, me protéger du désamour voire du rejet ?

Tout inconsciente qu’elle soit à l’époque où elle se met en place, cette stratégie n’en est pas moins effective ni dramatiquement contraignante.

C’est dans cette quête de reconnaissance, en effet, que va s’affirmer peu à peu l’acteur que nous allons incarner : le petit comique de la bande, le studieux, le rêveur, l’intrépide, le gentil, le rebelle… (que l’on retrouve dans toutes les classes !) pour en adopter les postures et attitudes, jusqu’à nous créer notre zone de confort – voire d’excellence – dans notre rapport au monde. Tout se passe comme si nous avions érigé une sorte d’interface entre notre moi profond et le monde adulte afin d’être acceptés par celui-ci.

Pour décrire cette personnalité d’emprunt par quoi nous nous rendons présents au monde (ce qui est le sens-même du verbe « exister »), C.G. Jung a utilisé le terme latin de « persona »: le mot peut être scindé en « per » et « sonare », c’est-à-dire ce qui « retentit à travers ». En quelque sorte, le masque social qu’est la persona, exprime celui que nous mettons en scène, à l’instar, par exemple, des acteurs de théâtre de l’antiquité grecque.

À l’époque, ces derniers portaient aussi un masque, appelé le prosopon, lequel jouait un double rôle : il était à la fois porte-voix – en l’absence de micro ! – mais, surtout, il renseignait le spectateur sur le rôle joué par l’acteur : on pouvait ainsi reconnaître à loisir le traître, la veuve éplorée, l’amant transi ou le héros intrépide… Chacun d’entre eux incarnait son personnage selon un scénario prévisible, en accord avec le rôle qu’il jouait. Sa marge de manœuvre, sa liberté d’action, étaient donc limitées par ce rôle. Personne d’ailleurs n’y voyait quoi que ce soit de choquant, de surcroît dans un univers où l’Homme semblait livré à une implacable destinée sous le regard impassible des dieux.

Si comparaison n’est pas raison, l’image est saisissante ; elle tend en particulier à nous rappeler que plus nous sommes identifiés à notre masque social, plus notre liberté est entravée : car qui parle, qui choisit, qui agit sinon l’être conditionné, mécanique et réactionnel de notre persona ? Nous sommes à ce point « agis » par ses patterns psychologiques qu’ils nous dictent, en presque toute situation, nos réactions mentales (ce que je pense), émotionnelles (ce que j’éprouve) et comportementales (comment je réagis), comme il adviendrait d’un acteur qui s’en tiendrait à son scénario.

En outre, plus notre identification à la persona est forte, plus nous devenons étranger en nos propres terres intérieures, aliénés en somme, coincés dans un personnage d’apparat* au travers duquel nous vivons comme par procuration. Le « je » est en quelque sorte évaporé. Ainsi en va-t-il pour tout qui aura sacrifié son moi profond sur l’autel de l’approbation sociale. Car que me reste-t-il d’espace intérieur pour être moi lorsque cet espace est pleinement occupé par cet « autre en moi » qu’est ma persona ? C’est là tout « le drame de l’enfant doué » évoqué par Alice Miller : plus il est brillant, mieux il investira son rôle, jusqu’à en être prisonnier.

Partant de ces considérations, on peut à présent approcher la notion de conscience : de quoi parle-t-elle sinon d’un nécessaire éveil à soi ? Si l’on a dit du Bouddha qu’il était un éveillé, ne serait-ce pas que la plupart d’entre nous vivons endormis ou, à tout le moins, semblables à des somnambules ? Si le Christ invite le pharisien Nicodème à une seconde naissance, « d’en-haut », dit-il (de cet en-haut qui est un plus intérieur), ne serait-ce pas pour que nous nous extrayions de la torpeur de l’animal psychique que nous sommes, pour naître enfin à notre dimension pneumatique, c’est-à-dire spirituelle ?

Il se fait précisément qu’une conscience éveillée est la marque propre de toute spiritualité authentique. Elle est cette instance en nous par quoi nous pouvons appréhender les mécanismes qui régissent notre vie intrapsychique et leur prêter toute notre attention. Il s’agit en quelque sorte de se mettre « au balcon de nous- mêmes » et d’observer, à partir de cette position « méta », les mouvements qui nous traversent. Celui que nous observons alors, n’est autre que l’être conditionné en nous, le « pilote automatique », si je puis dire. Libre à nous d’en accueillir les réactions et de leur laisser libre cours pour peu qu’elles nous paraissent adéquates, soit de les suspendre dans le cas contraire (dans la mesure toutefois où faire se peut, suis-je obligé d’ajouter, tant il est vrai que la force des conditionnements mentaux et émotionnels est telle qu’elle peut longtemps nous imposer sa loi). C’est pourquoi l’éveil de la conscience est le travail d’une vie, celui que C.G. Jung a appelé le « processus d’individuation » par lequel nous advenons à nous-mêmes.

Ce faisant, ce que nous lâchons, c’est l’aspect mécanique et compulsif de la persona, désormais intégré au Moi conscient. Nous quittons la réaction pour entrer dans la réponse. La différence est essentielle : autant la réaction est mécanique, autant la réponse est volontaire, relevant du libre arbitre, comme le rappelle l’étymologie du terme : « res » (la chose), « ponderare » (peser). Apporter une réponse, c’est donc d’abord peser, apprécier, discerner (toutes choses qui, soit dit en passant, ne requièrent pas nécessairement un processus rationnel : une simple appréhension intérieure peut quelquefois suffire à saisir ce que sera la réponse adéquate à telle ou telle situation). Nous cessons ainsi d’être le jouet de nos réactions mécaniques et sommes mis en capacité d’utiliser à bon escient les ressources que nous offre notre structure de personnalité. La réaction cède le pas à la réponse, le visage émerge derrière le masque, la compulsion s’efface devant la décision consciente. Peu à peu, une nouvelle spontanéité, celle du libre arbitre, se substitue à celle de la persona, nous faisant gagner autant en liberté intérieure. Encore faudra-t-il que nous nous confrontions également à notre part d’ombre (vaste sujet sur lequel je reviendrai dans une prochaine publication).

Faute d’effectuer cette tâche qui incombe à tout être humain désireux de s’ouvrir à sa verticalité, il restera l’animal psychique, conditionné, que son éducation et son milieu auront formé. Il pourrait ne jamais connaître cette seconde naissance, celle par quoi nous advenons en tant que sujet conscient. Le constat peut certes sembler péremptoire mais tel est bien le défi – et l’extraordinaire destin ! – de notre condition. Si nous sommes tous invités à entreprendre ce chemin initiatique qui nous rendra à la vérité de notre être, force est de constater que bien peu semblent prêts à vouloir l’emprunter. Ils risquent alors de voir s’appliquer à eux la maxime du psychiatre suisse : « Tout ce qui ne remonte pas à la conscience revient sous forme de destin ». À moins, bien sûr, que la vie ne les contraigne un jour ou l’autre à se mettre en chemin…

Philippe BALLAUX
Tours, le 4 décembre 2018

 

* À cet égard, je me permets de recommander l’excellent conte de Bob Fisher : « Le chevalier à l’armure rouillée », Editions du Souffle d’Or.